Tanguy Viel et moi c’est déjà une longue (et belle) histoire. Tout commence lorsqu’on me propose d’être le parrain de la promotion 27 à l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Outre le parrainage artistique et bienveillant concernant les 10 élèves que j’ai eu la chance de choisir, l’une des demandes de la direction, (avant même le recrutement de ces futurs acteurs en herbe), était de choisir l’auteur qui écrirait leur spectacle de sortie 3 ans plus tard, incluant bien évidemment un accompagnement à inventer durant les futures années de leur formation. Ma première intuition était de proposer cette tâche compliquée et contraignante (écrire pour un groupe de 10 personnes sans que cela fasse « spectacle d’école ») à une personne qui aimerait le théâtre sans pour autant en avoir fait avant. Que ce soit l’École pour tout le monde en quelque sorte. Très vite j’ai pensé à Tanguy (que je ne connaissais que par la lecture de ses romans) d’abord bien sûr pour la qualité de son écriture, puis ses collaborations avec Loïc Touzé et Mathilde Monnier, ses textes de présentation pour des compagnies comme "les Chiens de Navarre" par exemple, mais aussi et surtout pour un amour commun du cinéma et de la ville de Brest. Non seulement la rencontre a été belle et fructueuse, mais elle a aussi donné lieu à une réelle amitié et une envie commune de continuer à travailler ensemble.
Après "45 Possibilités de Rencontres", la pièce créée en 2017 avec et pour les élèves sortants, Tanguy m’a écrit en 2020 un solo biographique à la demande d’Émilie Capliez, "Une Vie d’acteur", sur l’importance du cinéma dans mon envie de jouer en écho avec ma vie personnelle.
Puis en parallèle, on a chacun de notre côté mené des projets qui sans qu’on le conscientise à l’époque avait quelque part la même ambition, en tout cas le même fil rouge : l’injustice sociale. De mon côté avec Fassbinder et Pasolini ; du sien avec deux de ses plus beaux livres (si ce n’est les plus beaux à ce jour) "Article 353 du Code Pénal" et "La Fille qu’on appelle". Le point commun de tous ces projets : l’humanité.
Sans ambiguïté aucune sur qui fait du mal à qui, ou sur ce qui nous fait du mal à tous en général, on sera toujours, lui comme moi, du côté des « innocents » dans tous les sens du terme, révoltés par le mépris que subissent les soi-disant « petites vies » (toute ressemblance avec des agissements de personnes réelles ou ayant existé étant purement fortuites…). Tous deux intimement persuadés qu’une page, une scène de théâtre ou un écran de cinéma sont les meilleurs endroits pour faire entendre ceux qui n’ont jamais la parole.
Autre point commun : face à l’espoir brisé des figures paternelles ou maternelles, (et tout aussi méprisé) le bouillonnement rageur de la jeunesse. « Jusqu’ici tout va bien » était il y a 20 ans la phrase mise en exergue d’un film qui s’appelait "La Haine" (toute ressemblance, etc…)
C’est donc après avoir vu et lu nos travaux spécifiques que Tanguy m’a parlé de "Sabotage". Un roman et une pièce de théâtre écrite en parallèle qui constitueraient à eux deux la dernière partie d’une trilogie sur « l’injustice sociale » après "l’Article 353 du Code Pénal" et "la Fille qu’on appelle".
Que serait aujourd’hui un groupe de jeunes activistes de gauche ? Ou est-ce que le simple fait d’être un groupe identifié « de gauche » ne suffirait pas à les rendre suspects ? (toute ressemblance, etc…) À partir de ces questions, Tanguy décide de faire se rencontrer ses deux précédents romans en vue d’une seule et même lutte (finale ?). Dans ce dernier opus romanesque et donc théâtral dans la foulée, le fameux groupe de jeunes « gauchistes » sera notamment composé d’Erwan Kermeur et Laura, les enfants incompris et maltraités d’"Article 353" et de "la Fille qu’on appelle". À leurs côtés, on retrouvera la police d’aujourd’hui et le pouvoir de toujours, bien que de plus en plus décomplexé (toute ressemblance, encore…)
On découvrira bien sûr de nouveaux personnages : en premier lieu les jeunes gens qui constitueront le reste du groupe « d’action », dont un infiltré qui sera découvert le plus tard possible...
Planeront évidemment les groupuscules bien connus des années 70/80 comme "Action Directe", "la Bande à Baader" ou "les Brigades Rouges", en connaissance de cause puisqu’on ne refera pas l’histoire mais qu’on peut s’en servir pour ne pas refaire les mêmes erreurs.
Sur scène, on retrouvera la même équipe intergénérationnelle que celle de mes précédentes créations "Le Bonheur (n’est pas toujours drôle)" d’après 3 films de Fassbinder et "Théorème(s)" de Pasolini ; dans le texte on retrouvera j’en suis sûr l’amour de Tanguy pour le polar, et dans les deux notre amour commun pour « les victimes imparfaites », qui pensent, comme Laura - "la Fille qu’on appelle" qu’ « il doit y avoir une autre météo possible, un autre ciel, en tout cas on l’exige et en l’exigeant, eh bien, en l’exigeant on se met à déchirer l’air avec des armes tranchantes ». Jusqu’ici tout va bien…